La vie ne rime à rien.

Publié le par Gabonia Maria Madeus

(Mais où c'est que je suis ?)

La vie ne rime à rien.

Ca fait un moment que je n’ai pas écrit, ici. Ca fait un moment que je n’ai pas écrit tout court, en fait. Ma vie ressemble un peu à un champs de ruines, et il faut sortir des décombres ce qui peut être sauvé. L’envie a été sauvée. Mais le sentiment d’être capable de faire les choses s’est barricadé six pieds sous terre. Depuis, on ne retrouve plus la clé du sous-sol.

Quand je dis que l’envie a été sauvée, j’exagère un peu. Je ressens cette envie d’écrire. J’ai envie de raconter des histoires, de faire vivre ces personnages que j’ai déjà créé et qui sont mes amis. J’ai envie de voir des gens sourire en me lisant, ou pleurer, ou rire, ou juste voir leurs yeux qui ne comprennent pas trop où je veux en venir. J’ai envie qu’on me dise que c’est intéressant, ou peut-être que c’est nul, mais au moins, on me dira quelque chose et je pourrai m’en servir… J’ai envie de penser ainsi. J'ai envie, mais c'est compliqué. J’ai envie. J’ai envie de plein de choses, si vous saviez. J’ai envie d’aller me balader en Ecosse, j’ai envie de faire du vélo sur les bords de Loire, j’ai envie de rencontrer des gens, des poètes. J’ai envie de sourire, et de danser, j’ai envie de faire du sport et de bien manger. J’ai envie de m’assumer, de prendre soin de moi et de m’aimer… Et j’ai envie de lire. J’ai envie d’être capable de dévorer des livres de tous horizons, et la liste des livres achetés depuis deux ans est longue… Mais je n’arrive jamais à les ouvrir, ou bien je n’arrive jamais à les finir. Pourtant j’ai envie. J’ai envie.

Mais je suis là, sur cette chaise noire qui ne vient pas d’Ikéa, et je pense. Je pense à tout ce que je ne fais pas, et tout ce que je n’ai pas fait. Je pense à ce qu’on m’a dit, à ce qu’on m’a fait, mais surtout à ce que personne n’a jamais pensé à me dire, à me donner. Je pense à l’amour, et à l’amitié. Je pense à la vie, et je me laisse bercer par l’immensité. Je regarde les étoiles, et je me dis que je suis bien trop petite, que je suis minuscule, impuissante et, à quoi bon ? Je ne comprends pas comment ça marche, et ça m’énerve beaucoup trop. Je pense à tous ces pays dirigés par des gens qui vont mourir comme nous tous un jour, je pense à leurs études, à leurs carrières, je pense à ce qu’ils nous font, à nous tous qui sommes tout en bas… Et je ne comprends pas. Qu’est-ce qu’ils font ? Où est-ce qu’ils vont ? C’est quoi le but de tout ça ? On tente de survivre à la crise, de se sortir la tête de l’eau, la Grèce, les Banques, la Syrie, le terrorisme, l’Europe, la famine en Afrique et Ebola, Noël, Pâques et la Toussaint… J’y pense et que me demande à quoi ça rime tout ça. La compétitivité, faire de plus longues études, cumuler les diplômes, être le meilleur des meilleurs, se vendre, s’afficher, avoir l’air professionnel, mentir par omission… J’y pense, et ça me paralyse. Il y a certaines personnes qui font tourner le Monde, qui font que l’engrenage complexe de notre société tourne encore. Mais où est-ce qu’on va comme ça ? J’y pense, moi, je me demande pourquoi la compétition, pourquoi la domination, pourquoi nos pays se sont tapés dessus, pourquoi d’autres s’entretuent, pourquoi ? Et plus j’y pense, moins je comprends et en même temps plus j’y pense, plus je comprends qu’il n’y a rien au bout, et que c’est une machine infernale qui ne s’arrêtera pas, ce n’est rien d’autre qu’une course sans ligne d’arrivée, où chacun tente tout de même d’être le premier. Et j’ai envie de pleurer à chaque fois que j’y pense, même si je vois le feu d’artifice majestueux et plein de couleurs qui bat son plein devant moi, même si je vois les étoiles par ma fenêtre au milieu de la nuit, même si j’entends la si belle musique, celle qui peut rassembler des milliers de personnes. Oui, cette musique qui provoque en moi quelque chose de grand, plus grand encore que mon propre esprit, je le sens bien. Oui, je le sens que la musique que j’écoute occupe tout l’espace, qu’elle emplit mon corps et mon cœur de vie, d’amour et de tristesse, et que c’est la sensation la plus forte que je connaisse… Je vois ces belles choses, ces beaux paysages, ces belles expressions littéraires que certains écrivains, poètes qui se cachent, emploient pour décrire les plus petits détails. Je vois ces belles choses, et soudain je me souviens que ça ne rime à rien. Que je suis toute petite face à l’univers, qu’il y a trop de choses à savoir, à découvrir, qu’il y a trop de misère dans le monde et que je ne sais pas quoi faire, qu’il y a des gens quelque part qui sont en train de mourir seuls, que le monde roule à toute vitesse vers une destination qui n’existe pas. Je me souviens de ça, et je n’ai pas envie de vivre dans un monde pareil. Comment trouver une place dans cet univers qui n’avance que pour lui-même ? Comment contribuer à quelque chose qui n’a pas de fin ? Et pourquoi ? Pourquoi courir si l’on sait qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée ? Oui, je suis là, sur ma chaise noire à roulettes, et je pense à ça. Au vide de l’immensité. A la vie.

Alors oui, j’ai envie de vivre. J’ai envie de voir des belles choses, de lire et de m’aimer. Mais je sais qu’au même titre que le Monde, il n’y a pas de but. Je suis née pour mourir dans plusieurs vingtaines d’années, et le seul but que je peux avoir est celui que je peux m’attribuer. Mais là, ça revient, cette impression d’être minuscule, et impuissante. Et je me demande qui je suis pour penser que je peux être une des meilleures personnes pour aider les gens ? Comment je peux penser que mes mots, mes actions, provoqueront chez quelqu’un une sensation de « mieux » ? Et quand j’ose effleurer dans une conversation avec quelqu’un qui m’est proche ces idées, oui, juste les effleurer, je vois bien dans leurs yeux qu’ils comprennent ce que je dis, mais qu’ils ne voient pas mon problème. Je vois bien qu’ils pensent que je n’ai pas confiance en moi, et que je suis en dessous de la réalité… Mais j’aimerais qu’ils voient bien dans les miens que je ne sais pas ce que je fous là, et que chaque jour, un peu plus, je me sens me vider de toute énergie. J’aimerais qu’ils voient dans mes yeux à quel point j’ai mal, et à quel point je hais ce sentiment de vide. Chaque jour un peu plus, je m’éteins, là, devant les yeux de ceux qui me côtoient, parce que j’ai envie de tellement de choses… Mais que je me sens si minuscule, si faible… Je m’éteins, je m’endors. J’ai envie des choses, mais plus le goût à rien, parce que je pense trop à ces choses qui n’ont pas de sens, qui ne rime à rien.

Et moi, jeune femme de 20 ans, je suis dans cette période où on se construit, où on devient adulte, où on commence à se construire une identité, où on emprunte certains chemins vers des destinations professionnelles plus ou moins établies… Moi, jeune femme de 20 ans, pour continuer sur la métaphore urbaine du tout début, je suis en train d’agrandir tout ce que j’avais construit depuis ma naissance, et même, aussi, ce qui était déjà construit à ma naissance. Je transforme les maisons en immeubles, ou j’agrandis les jardins, je construis des routes pour relier chaque foyer – les foyers de mes idées. Je suis dans cette période de grands changements. Jamais on ne s’arrête de construire, mais je crois que certaines périodes sont plus occupées que d’autres par ces réaménagements. Sauf que moi, tout s’effondre. Peut-être que le temps et les évènements avaient fragilisé les bâtisses. Peut-être que les fondations n’étaient, finalement, pas si résistantes, pas si fortes que cela. Toujours est-il que maintenant, c’est un champs de ruines et je ne sais plus qui je suis, ce que je veux, où je veux être, avec qui, ce que je voudrais devenir… Et chaque reconstruction fait face à un impossible. Dans la panique, toutes mes certitudes, et mon sentiment d’avoir les capacités pour construire quelque chose qui me ressemble, accompagnés de ma fierté, se sont enfermés dans un sous-sol aménagé sous terre, afin de les préserver. Le reste est sous les décombres, et il me faut déterrer chaque parcelle de mon âme. Toute seule. J’ai retrouvé la moitié de ma volonté coincée sous un arbre, et j’essaie de retrouver sa sœur quelque part, pour pouvoir redémarrer, pour faire revenir la lumière, et retrouver ce dont j’ai besoin.

Je sais que c’est une métaphore étrange et peut-être idiote, mais j’aime parler en métaphores. Ca rend mes problèmes un peu plus agréables à vivre. Et je peux vous assurer, à vous, qui que vous soyez, que j’ai envie de vivre, que j’ai envie de m’aimer et de m’en sortir, j’ai envie d’être fière de moi et de trouver une voie qui me conviendra. J’ai envie, et j’essaie, par petits pas, de retrouver le goût des choses. De vivre avec cette idée que la vie ne rime à rien, et qu’on est toujours seul à la fin de la journée. Mais je crois que ça  peut prendre un certain temps.

Et vous, vous qui lisez, n’hésitez pas à me raconter vos histoires. Qu’elles soient sans sens ou bien sensées. Qu’elles soient éclairée ou sur le point de s’éteindre, n’hésitez pas à exprimer vos idées.

Parce qu’il n’y a presque que ça pour se consoler.

(Et portez-vous bien.)

Publié dans Divers, Infos, Vie

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Anonyme 29/07/2015 14:08

"Les dieux avaient condamné Sisyphe à rouler sans cesse un rocher jusqu'au sommet d'une montagne d'où la pierre retombait par son propre poids. Ils avaient pensé avec quelque raison qu'il n'est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir.

On a compris déjà que Sisyphe est le héros absurde. Il l'est autant par ses passions que par son tourment. Son mépris des dieux, sa haine de la mort et sa passion pour la vie, lui ont valu ce supplice indicible où tout l'être s'emploie à ne rien achever. C'est le prix qu'il faut payer pour les passions de cette terre. On ne nous dit rien sur Sisyphe aux enfers. Les mythes sont faits pour que l'imagination les anime. Pour celui-ci, on voit seulement tout l'effort d'un corps tendu pour soulever l'énorme pierre, la rouler et l'aider à gravir une pente cent fois recommencée; on voit le visage crispé, la joue collée contre la pierre, le secours d'une épaule qui reçoit la masse couverte de glaise, d'un pied qui la cale, la reprise à bout de bras, la sûreté toute humaine de deux mains pleines de terre. Tout au bout de ce long effort mesuré par l'espace sans ciel et le temps sans profondeur, le but est atteint. Sisyphe regarde alors la pierre dévaler en quelques instants vers ce monde inférieur d'où il faudra la remonter vers les sommets. Il redescend dans la plaine.

C'est pendant ce retour, cette pause, que Sisyphe m'intéresse. Un visage qui peine si près des pierres est déjà pierre lui-même! Je vois cet homme redescendre d'un pas lourd mais égal vers le tourment dont il ne connaîtra pas la fin. Cette heure qui est comme une respiration et qui revient aussi sûrement que son malheur, cette heure est celle de la conscience. A chacun de ces instants, où il quitte les sommets et s'enfoncé peu à peu vers les tanières des dieux, il est supérieur à son destin. Il est plus fort que son rocher.

Si ce mythe est tragique, c'est que son héros est conscient. Où serait en effet sa peine, si à chaque pas l'espoir de réussir le soutenait? L'ouvrier d'aujourd'hui travaille, tous les jours de sa vie, aux mêmes tâches et ce destin n'est pas moins absurde. Mais il n'est tragique qu'aux rares moments où il devient conscient. Sisyphe, prolétaire des dieux, impuissant et révolté connaît toute l'étendue de sa misérable condition: c'est à elle qu'il pense pendant sa descente. La clairvoyance qui devait faire son tourment consomme du même coup sa victoire. Il n'est pas de destin qui ne se surmonte par le mépris.

Si la descente ainsi se fait certains jours dans la douleur, elle peut se faire aussi dans la joie. Ce mot n'est pas de trop. J'imagine encore Sisyphe revenant vers son rocher, et la douleur était au début. Quand les images de la terre tiennent trop fort au souvenir, quand l'appel du bonheur se fait trop pressant, il arrive que la tristesse se lève au coeur de l'homme: c'est la victoire du rocher, c'est le rocher lui-même. L'immense détresse est trop lourde à porter. Ce sont nos nuits de Gethsémani. Mais les vérités écrasantes périssent d'être reconnues. Ainsi, Oedipe obéit d'abord au destin sans le savoir. A partir du moment où il sait, sa tragédie commence. Mais dans le même instant, aveugle et désespéré, il reconnaît que le seul lien qui le rattache au monde, c'est la main fraîche d'une jeune fille. Une parole démesurée retentit alors: "Malgré tant d'épreuves, mon âge avancé et la grandeur de mon âme me font juger que tout est bien." L'Œdipe de Sophocle, comme le Kirilov de Dostoïevski, donne ainsi la formule de la victoire absurde. La sagesse antique rejoint l'héroïsme moderne.

On ne découvre pas l'absurde sans être tenté d'écrire quelque manuel du bonheur. "Eh! quoi, par des voies si étroites...?" Mais il n'y a qu'un monde. Le bonheur et l'absurde sont deux fils de la même terre. Ils sont inséparables. L'erreur serait de dire que le bonheur naît forcément de la découverte absurde. Il arrive aussi bien que le sentiment de l'absurde naisse du bonheur. "Je juge que tout est bien", dit Oedipe, et cette parole est sacrée. Elle retentit dans l'univers farouche et limité de l'homme. Elle enseigne que tout n'est pas, n'a pas été épuisé. Elle chasse de ce monde un dieu qui y était entré avec l'insatisfaction et le goût des douleurs inutiles. Elle fait du destin une affaire d'homme, qui doit être réglée entre les hommes.

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine toute humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

Je laisse Sisyphe au bas de la montagne! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux."
Albert CAMUS.
"Le mythe de Sisyphe", Gallimard, 1942

Ark 29/07/2015 03:13

Hello.
Je n'ai finalement pas grand chose à commenter, tu donnes les réponses à tes propres questionnements dans ton article. Donc à part dire que l'on comprend ce que tu expliques, je vois difficilement que rajouter de directement lié.
Sur ce même sujet, je t'avoue que c'est aussi une question qui me tient pas mal à cœur et j'ai exactement le même point de vu sur tout cela.À te lire ici, mais aussi régulièrement sur twitter, j'ai l'impression que ton seul problème pour ne plus être « malheureuse » est de ne pas aller au bout de ton raisonnement.
Je ne sais pas si je vais réussir à être clair sur cette question sans m'y attarder trop longtemps. Pour aller droit au but, oui, notre existence est inutile. Par conséquent, tout ce qui s'y rattache l'est également. Tout ce que l'on pourra faire, quelle qu'en soit la beauté, sera inutile et disparaitra avec nous. Mis à part nos besoins élémentaires, tu fais ce que tu veux.
Je ne sais pas comment te dire, mais j'ai eu l'impression en lisant ton article d'un certain paradoxe que je remarque chez beaucoup de gens de notre génération. Tu as, à mon avis, établi un bon diagnostique de ton existence, de l'existence humaine en général, ok. Tu saisis l'absurdité d'un certain nombre de schémas traditionnels, ok. Tu acceptes que l'humanité n'a pas de but, parfait.
Et pourtant, tu parles de carrière et autres concepts qui ne me paraissent pas logiques avec cette vision du monde.
En gros : tu as envie de faire du vélo sur les bords de Loire ? Fais de vélo sur les bords de Loire.
C'est con, et ressemble aux discours à la con de Feel-Good movies, mais je t'assure que c'est plus agréable. Ton exemple est d'autant plus amusant que je me suis justement fait la réflexion l'autre jour : « tiens j'ai envie de descendre la Loire en vélo ». Ok. Donc je descends la Loire en vélo (départ ce week-end d'ailleurs). Point. Pas besoin de plus.
Après évidemment ils y a certaines contraintes difficilement esquivables, comme le besoin de se nourrir ou d'avoir un toit. Donc d'avoir un revenu régulier. Quoi que. Pas forcément. Focalise-toi sur tes envies, et construis le reste en fonction de tes contraintes et tes possibilités. Le reste ? Osef non ? Comme tu l'as dis, la vie ne rime à rien. Dans ce cas fais-la au moins concorder avec tes envies.