L'instant fugitif.

Publié le par Gabonia Maria Madeus

L'instant fugitif.

               Cette après-midi avait quelque chose d’intemporel. Cette après-midi était belle, sans pluie, sans vent, sans nuages, juste d’un soleil glacial, et dont l’air presque printanier s’engouffre dans nos narines, qui ont la triste habitude de renifler les odeurs polluées et périmées de la ville. De ma fenêtre, dans ma ville, je peux voir d’autres gens, eux aussi à leurs fenêtres, dans leur ville. Je suis chez moi, ils sont chez eux, nous sommes chez nous, mais pas ensembles… Et je tire une certaine satisfaction de l’observation discrète et culpabilisante de ces gens, chez eux. En fait, je ne les vois jamais vraiment, la plupart du temps, je vois simplement leurs visages passer pour ouvrir une fenêtre. Je suis même trop loin pour décrire leur visage. Je peux simplement dire qu’ils ont l’air de personnes humaines. Tout à l’heure, un peu avant la tombée de la nuit, j’ai observé une fille, dans son appartement, qui cherchait quelque chose. C’est assez banal, et ce n’était pas vraiment intéressant, et pourtant, je me suis étrangement reconnue en elle. J’ai aussi brièvement vu un couple fumer à la fenêtre, quelques mètres plus loin, et un étage plus bas que la fille qui aurait pu être moi. Ils étaient tous les deux collés l’un à l’autre, et tenaient leurs cigarettes comme la plupart des gens qui tiennent des cigarettes – entre l’index et le majeur avec cet air un peu cool que je déteste. Ils se parlaient. Ca avait l’air d’être marrant. Au-dessus de leur fenêtre à eux, il y avait une fenêtre ouverte. Le plus étrange avec cette fenêtre, c’est qu’on aurait pu penser que le temps ne passait pas dans cet appartement. Personne ne passait, la fenêtre était simplement ouverte, et il y avait une chemise qui était accrochée à la poignée, surement pour qu’elle puisse sécher. Le truc c’est que cette chemise accrochée à la poignée de la fenêtre donnait l’impression méchante qu’il y avait quelqu’un… Et ce quelqu’un ne bougeait pas. C’était comme observer une photo, ou un film qui se serait arrêté trop tôt. Et tandis que j’essayais de déterminer s’il y avait vraiment quelqu’un à la fenêtre ou non, la fille qui aurait pu être moi dans un autre appartement avait disparu de la pièce. Cette après-midi avait quelque chose d’intemporel. Il n’y avait aucun bruit, à part celui de mon frigo. Aucune agitation. Il ne se passait rien de spécial, rien d’important. Ou peut-être si, mais cela ne se voyait pas. Peut-être, en effet, quelqu’un vivait-il quelque chose d’important derrière les nombreux volets fermés de la façade d’immeuble, mais personne n’en sait rien. Alors, cette après-midi avait quelque chose d’intemporel. Je ne sais pas comment expliquer cette sensation, mais c’était comme si le temps qui passait ne comptait pas. C’était comme si cette après-midi du 24 Janvier avait pu être celle du 17 ou celle du 31, parce que tout le monde s’en fichait bien que rien ne se passe précisément le 24 Janvier. Le temps n’avait franchement pas l’air de passer. Il y avait tous ces gens, qui vivaient leurs vies tranquillement, et moi, qui observait en culpabilisant et en me demandant si c’était mal d’observer. Il y avait cette fille qui cherchait quelque chose, qui avait exactement les mêmes manières que moi, et qui n’aurait sans doute pas pu être moi, parce que je n’aurais pas pu être elle. Il y avait ce couple qui fumait, et cet appartement vide dont la fenêtre était ouverte. Et finalement, il y avait tous ces volets fermés, qui renfermaient des milliards de possibilités. Peut-être qu’un couple se disputait derrière les volets tout en haut à droite de la façade. Peut-être qu’un mec pleurait sans savoir pourquoi derrière ceux du deuxième étage, juste à côté de la fenêtre du couple aux cigarettes. Peut-être qu’une fille apprenait une bonne nouvelle, au troisième étage au milieu de la façade. Peut-être. Toujours est-il que lorsque j’ai regardé l’heure, j’ai vu que j’avais « perdu » trois heures de ma vie, entre la sieste après le repas, et les observations. Alors l’intemporalité, c'est un peu bidon.

Publié dans Nouvelles, Vie

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