Un soir sur le canapé.

Publié le par Gabonia Maria Madeus

               Il m’a dit « viens-là », comme si c’était une fatalité. J’ai posé mes fesses sur son canapé, parce que j’avais pas la force d’aller ailleurs. Il était juste assis à côté avec sa bière et un sourire, et il m’a regardé, comme si, déjà, il savait. J’ai posé ma tête sur son épaule sans y penser, comme quand tout nous semblait drôle, et qu’on tenait plus debout. Sauf que cette fois, j’avais pas envie de rire du tout. Il a soupiré, et j’ai senti sa poitrine se soulever. Il ne disait rien, mais tout ce que j’entendais, c’était « pauvre fille », comme s’il était en train de le hurler. Pourtant, il n’avait jamais rien dit qui ressemblait de près ou de loin à ça… C’était même tout le contraire. Comme s’il était tout seul, il a laissé s’échapper de son gosier un rot grossier, qui m’a fait me relever d’un coup. Et ça, ça l’a fait marrer. Je me suis avachie dans le restant du canapé, ce bout de truc qui n’était pas occupé par son fessier, et j’ai pris la tête de celle qui est en train de bouder.

               Noé, c’était un peu comme… Une bouée. Ca ressemble au début d’un mauvais poème, mais vraiment, c’est tout ce que j’ai trouvé pour expliquer ce qu’il est pour moi. J’ai l’impression qu’il est toujours là pour me sauver, alors que moi, des fois, je me demande si je ne fais pas exprès de me précipiter dans les galères et autres ennuis démesurés. J’étais pas plus bête que tout le monde, ni même plus provocatrice. Et ce n’est pas tellement que je cherchais à provoquer le destin… Comme il dirait si bien, je suis simplement un peu naïve et rêveuse… Comme si j’étais une petite gamine qui apprenait à marcher dans un tas de boue… C’est pas facile. Noé dit que je ne peux pas m’empêcher de me rouler dans la boue : quitte à y tomber, autant s’y baigner. D’après lui, c’est comme ça que je me fais avoir à chaque fois que quelque chose semble dérailler. Et lui, ça ne manque jamais, il vient me repêcher. Je ne saurais pas dire pourquoi c’est sur lui que je suis tombée… Je me souviens encore du jour où on s’est rencontré. C’était la première fois qu’il volait à mon secours, et depuis, il n’a jamais arrêté. J’étais en troisième, nouvelle arrivante, après le divorce corsé de mes parents, et je me suis faite directement alpaguer par Philomène. La Philomène, qui n’assumait pas son prénom un peu désuet, et tenait absolument à se venger du monde entier, m’a prise en grippe, et plus moyen de m’en défaire, alors je l’ai simplement ignorée. Noé est arrivé, il lui a dit de la fermer, m’a prise par la manche et m’a dit de ne jamais plus faire la sourde oreille face à ceux qui pensent pouvoir m’emmerder. Je l’ai regardé de mes petits yeux de fille sauvée, et j’ai dit « Ok ». A l’époque, je l’ignorais, mais ça n’était que le début de quelque chose de grand.

               Il a reniflé, bu une gorgée de sa bière ambrée, et puis s’est tourné vers moi, l’air un peu fâché. Jamais je ne l’avais vu me regarder avec des yeux comme ceux qui me fixaient à ce moment-là, et ça m’a pas détendue. Il m’a dit « C’est quoi cette fois ? », et j’ai senti mon cœur se tordre un peu. Je crois qu’il ne trouvait plus ça drôle du tout… « C’est ton frère qui t’a fait un sale coup, ou tes potes qui t’ont laissée sans nouvelles depuis leur lieu de vacances favoris, ou c’est un marteau qui t’a immobilisé le pied ? », m’a-t-il demandé avec son ton de gars lassé. J’avais pour ma part le sang qui avait glacé instantanément, ne sachant pas d’où cette lassitude lui venait. Et le pire, c’est que Noé a continué : « Ou, laisse-moi deviner… C’est une histoire de garçon. Ca peut être que ça, remarque. ». Malgré tout, il avait raison… Mais il ne m’a pas laissé parler. « Kévin, André, Thomas ou peut-être Julien ? Il t’a dit que tu n’étais pas pour lui. Il t’a dit qu’il avait bien aimé flirter, qu’il avait bien aimé être avec toi, mais que sur du long terme, t’étais pas vraiment celle qu’il lui fallait. ». J’étais sur le cul, et j’osais pas vraiment parler. « Et puis, comme tu pleurais, il t’a dit que ça allait aller, et que vous seriez mieux chacun de votre côté, parce que personne ne veut passer sa vie à faire battre son cœur trop fort sans aimer assez bien… Et puis comme tu pleurais, il t’a donné un mouchoir et il a demandé si tu voulais bien lui rendre ses clés. ». Noé a repris une gorgée de bière et il a soupiré. « Et toi, comme tu t’es attachée à lui, t’as envie de crever. Parce que tu te dis que tu saurais pas quoi faire sans lui. Parce que tu te dis qu’il était trop beau, et que personne voudra jamais de toi… ». A ce moment précis de la soirée, j’avais, très naturellement, envie de chialer, et j’ignorais ce qu’il se passait exactement. Je voyais bien que quelque chose n’allait pas, mais Noé… Noé, je n’arrive pas vraiment à le déchiffrer quand il est comme ça. J’étais à des années lumière de penser à ce qui allait se passer ensuite. A vrai dire, je m’étais juste redressée dans le canapé, de peur de le froisser, lui ou Noé, qui semblait plongé dans une intense réflexion torturée… Je me sentais prise au piège, et un peu malmenée… Et puis tout à coup, Noé s’est vraiment tourné vers moi, et il m’a regardée bien dans les yeux, et là, il m’a dit « Et moi, je vous pas pourquoi tu t’attaches à des gars comme ça… Ils comprennent rien de qui tu es, ils ne te connaissent pas… Et on dirait que ça te plaît de les laisser profiter de tout ce que tu as à donner, en sachant comment ça va se terminer, parce que, soyons honnêtes, c’est toujours la même histoire à la fin. On dirait que t’aimes bien m’emmerder à me raconter comment les autres aiment t’emmerder… Et c’est… ». Alors Noé s’est levé, et il a emmené sa bouteille vide dans la cuisine où j’ai entendu le verre cogner le plastique du bac du tri sélectif. Il est resté un moment dans la cuisine. J’ai entendu la porte du frigo s’ouvrir, se fermer. J’ai entendu le bruit d’une bière qu’on décapsule, le petit rebond de la capsule sur le plan de travail, et un soupire. Et puis plus rien.

               J’ai commencé à m’inquiéter, parce que Noé est pas vraiment du genre à ne pas parler, surtout quand il a commencé un truc et c’était visiblement ce qu’il avait fait avec moi. Et le silence, devenant lourd comme les bacs de tri sélectif pleins, ne cessait de s’allonger. J’étais à deux doigts de me lever pour aller voir, quand il a dit, caché : « Et puis je comprends pas que tu ne te demandes pas pourquoi… Moi, je suis toujours là, tu vois. Genre… Toujours. ». Et je l’ai vu revenir, avec sa bière, mais sans sourire. Il a reposé son fessier sur les coussins qu’il avait quitté quelques minutes plus tôt, et il a encore pris une gorgée de bière. J’étais un peu gênée, parce que je pensais comprendre ce qu’il pensait vouloir me faire comprendre, mais je n’étais pas sûre d’avoir capté ce qu’il avait essayé de dire… Et puis tout se mélangeait dans ma tête, Thomas, André, Julien… (Pas Kévin, parce qu’il n’avait eu que des mauvais côtés…)… Et puis Noé. Alors je me suis mise à pleurer, et j’ai posé ma tête sur son épaule comme quand on riait. Je l’ai entendu soupiré et dire « Allez, allez, le laisse pas t’emmerder comme ça… ». Alors je me suis relevée, il a tourné la tête, je l’ai regardé et j’ai capté… J’ai vu ses yeux, tendres mais un peu tristes, et j’ai aperçu un sourire, maussade mais plein d’amour… Et alors qu’il clignait des yeux, je l’ai embrassé.

               Au moins, lui, j’aurai plus de raison de l’emmerder.

Publié dans Nouvelles

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L'Air Marine 28/02/2017 18:33

Très jolie nouvelle ! :D Je n'avais pas encore lu d'histoire d'amour qui sente bon le houblon mais tu m'as vraiment surprise ;) Et j'aime beaucoup Camélia mais je ne connaissais pas cette chanson :D Merci pour cette nouvelle qui redonne le sourire, j'ai passé un très bon moment :3