La Poupée de Chiffon.

Publié le par Maria Madeus

(En français "La Poupée de Chiffon", pièce écrite par le compositeur espagnol David Gomez Ramirez, que j'admire et adore profondément, qui est quelqu'un de très gentil et un amoureux incontestable de la musique. Pour l'avoir rencontré, je peux le dire, il est extraordinaire...)

 

 

     La poupée se tenait sur le coffret de bois, joyeux témoin d'un siècle de vie. Elle avait traversé les décénies, voyagé dans les valises, fait sourire une dizaine d'enfants et se retrouvait maintenant assise devant tous ces gens.

 

     Une jeune future maman, dans les années 1880, avait confectionné cette poupée de chiffon en attendant la délivrance. Elle avait cousu une jolie robe rouge, décorée de rayures noires, ainsi que des chaussures, noires elles aussi. Pour aggrémenter la robe, la jeune femme avait tricoté un petit gilet jaune. Sur le visage blanc de la poupée de chiffon, deux yeux bleus étaient brodés, ainsi qu'un joli sourire et un petit nez. Le jouet avait des cheveux bruns de laine. L'ensemble donnait une merveilleuse poupée, appellée depuis sa création « Barbara ». Le jour où elle avait achevé son ouvrage, la jeune femme avait perdu les eaux et donné naissance à une petite fille, qui avait tout de suite aimé le jouet.

     Les années passaient, et lorsqu'elle eut 20 ans, la gamine se marria, et donna naissance, trois ans plus tard, à deux petits garçons, des jumeaux. Gardant avec elle la poupée de chiffon, ses garçons ne jouèrent pas avec, et elle resta dans un coffre pendant un peu plus de vingt ans. Ses deux garçons eurent eux aussi des enfants. La premier eut seulement un petit garçon, et le deuxième un garçon et une petite fille. Heureuse, la nouvelle grand-mère cèda à la petite la poupée de chiffon qui l'avait accompagnée durant son enfance. Avant cela, bien sûr, elle prit soin de raccomoder le jouet, qui avait bien mal vieilli dans son coffre poussièreux. Elle tricota un nouveau gilet, et acheta une petite perruque pour remplacer les cheveux de laine. Barbara était comme neuve dans les bras de la petite fille.

     Environ vingt-cinq ans plus tard, dans les années 1950, à l'époque de Piaf, Gainsbourg et Brassens, une autre petite-fille vint au monde. En 1956 très exactement. La petite hérita de Barbara, et joua avec elle seulement. Jamais elle ne demanda une autre poupée, et jamais elle n'aurait voulu un autre jouet que celui-ci. Elle fut cependant contrainte de partager le jouet avec les deux petites soeurs que sa mère lui donna. La poupée de chiffon fit rire trois petites filles pendant plus de dix ans, jusqu'à ce que celles-ci quittent le foyer, laissant Barbara de nouveau dans un coffre au grenier.

     Heureusement, la dernière petite fille devenue grande, qui s'intéressait beaucoup à la couture et au tricot, récuppéra Barbara et l'améliora. Elle lui créa une nouvelle robe, dans un tissu bleu à fleurs, et tricota un nouveau gilet jaune. Elle créa également un petit sac qui allait parfaitement avec la tenue de la poupée. Elle en fit cadeau à la fille de sa soeur ainée, née en plein hiver 1985. Accompagnant l'enfance heureuse de l'adorable Jeanne, Barbara souriait toujours d'un sourire cousu de fil noir, recueillait les pleurs de l'enfants et ses rires également. Elle vécut avec elle ses premiers amours, ses histoires de coeur compliquées, ses déceptions, et surtout, sa première déclaration.

     Jeanne ne cessa jamais d'aimer la petite poupée de chiffon, dont sa mère lui avait souvent raconté l'histoire. Elle lui avait raconté comment Barbara avait voyagé dans le temps, dans quelles mains elle était passée, et toute l'histoire qu'elle contenait de par sa simple existence. Jeanne délaissa la poupée lorsqu'elle fut en age d'aller crapahuter partout, et plus encore lorsqu'elle épousa Olivier. La première personne à qui elle présenta Olivier fut la poupée, cependant.

     Lorsqu'elle tomba enceinte, Jeanne s'empressa de demander au médecin le sexe de l'enfant. Ils découvrirent, heureux, qu'il s'agissait d'une petite fille, et Jeanne apprit la couture et le tricot. Elle raccomoda la poupée, comme toutes les autres futures mamans avant elle, et confectionna même à Barbara un tout nouveau chapeau, assorti au gilet jaune. Toute cette excitation fit rire Olivier, qui trouvait sa femme ridicule. La poupée raccomodée attendit dans la chambre du nourisson, encore inhabitée, jusqu'au jour de l'accouchement. Jeanne mit au monde la petite Albane un 13 Octobre 2011. Dès ses premiers jours, Albane fut accompagnée de Barbara, la poupée de chiffon qui avait rendu l'enfance de Jeanne si passionnante.

     Olivier et Jeanne étaient des parents comblés, l'enfant grandissait bien, et commençait déjà à émettre quelques drôles de sons, sous le regard attentif et le sourire bienveillant de la poupée Barbara. Tout se passait bien, jusqu'au malheureux jour du 2 Janvier 2012.

 

     La poupée se tenait sur le coffret de bois, heureux présent d'un passé lointain. Elle avait traversé les décennies, voyagé dans les valises, fait sourire une dizaine d'enfants et se retrouvait maintenant assise devant tous ces gens. Elle aurait pu se tenir dans les bras d'Albane, ce jour là, l'amuser et la faire sourire, la réconforter, mais tout ce qu'elle pouvait faire malheureusement, c'était lui tenir compagnie durant son long sommeil... En effet, le sourire toujours aussi radieux, et les yeux toujours aussi bleus, Barbara faisait à présent face à une triste assemblée, à une mère effondrée et à un père acablé d'avoir perdu un bébé.

     La poupée se tenait sur le coffret de bois, triste témoin d'une vie qui s'était enfuie.  

 

Publié dans Nouvelles

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