Nino (3)

Publié le par Maria Madeus

     III. Mélancolique Nino.

 

     Le vieil homme m'avait baladée dans le petit cimetière qui gisait à côté de l'église, et tous mes espoirs s'étaient envolés. Je savais ce que l'homme allait me montrer, et je le redoutais. Je savais maintenant que le Nino que j'avais cru voir devant l'église n'était qu'une illusion créée par mon esprit... J'avais seulement vu ce que je souhaitais voir. Secrètement, je me sentais soulagée de savoir ce que Nino était devenu, mais je ne comprenais pas pourquoi personne n'avait été tenu au courant. Sa soeur avait bien dû apprendre où il se trouvait...

     Le vieil homme s'arrêta devant une tombe, sur laquelle était inscrit « Nino », sans nom, ni dates. Il y avait seulement une autre inscription, qui disait « Il ne suffit pas de viser la Lune pour pouvoir l'atteindre. ». Je regardai attentivement celui qui m'avait menée jusque là.

- Comment savez-vous qu'il s'agit de celui que je cherche ?, demandai-je avec tristesse.

- Je le sais parce qu'il est venu me voir, et qu'il m'a dit qu'un jour, quelqu'un viendrait en cherchant Nino Lumiet.

- Je ne comprends pas..., avouai-je.

 

     Le vieil homme, qui m'avait demandé de l'appeler Jean, m'avait invitée chez lui. Il m'avait promis de me raconter ce qu'il s'était passé. Il m'avait servi du thé, et proposé quelques gâteaux. Cependant, mon estomac était noué, et je ne pouvais rien avaler, tant la mort de Nino me choquait. Je ne savais plus quoi penser, ni quoi dire à ce propos. Nino avait véritablement disparu. Mais cette fois, je savais que c'était définitif.

     Jean s'assit en face de moi.

- Nino est arrivé dans l'église, pendant que je dessinais une des statues, et comme nous nous rendions tous les jours dans cette église, nous avons commencé à nous parler. Puis, il a disparu pendant quelques jours, et, quand il est revenu, il semblait malade, m'apprit Jean. Ce jour là, il m'a avoué qu'il avait fui sa famille et ses amis, parce qu'il a su qu'il allait mourir. Et il m'a confié qu'il ne voulait pas que sa soeur soit au courant, ni même ses amis. Il ne voulait faire savoir à personne sa maladie... ni sa mort. Je ne sais pas comment il s'est débrouillé, mais il a fait tout un tas de démarches pour être enterré sans nom de famille, et sans dates, et pour que personne ne soit contacté, moi excepté. Ma tâche était simple, je devais le faire enterrer ici, à côté de cette église. Il m'avait donné beaucoup d'argent pour payer sa pierre tombale et son cercueil, et tous les autres trucs, racontait Jean en ayant l'air de plus en plus triste. Puis un jour, le dernier jour où je l'ai vu en vie, il m'a donné des instructions très claires. Il m'a dit : « Jean, un jour, une jeune femme viendra et cherchera Nino Lumiet, et tu te chargeras de tout lui raconter ». Ensuite, il m'a demandé de vous demander pardon.

- Et... Et c'est tout ?, m'offusquai-je. Et cette inscription sur la tombe ? Et...

- Nino m'a avoué qu'il ne s'était jamais senti à sa place, que tout ce qu'il faisait n'était pas à la hauteur de vos espérances, ni des siennes, et qu'il avait préféré disparaître plutôt que de vous décevoir encore. Je crois, ajouta Jean, que Nino était quelqu'un d'excessivement mélancolique, qui agissait du mieux qu'il pouvait sans s'en rendre compte et en restant très dur envers lui-même. Il était plein de tristesse et de nostalgie, mais avait cette furieuse envie d'être sage et raisonnable. C'était un chouette garçon..., avoua Jean en soupirant. Pour lui, la meilleure façon de partir en restant digne, et sans être trop malheureux, c'était de disparaître de vos vies, mourir tranquillement, en renonçant à tout ce dont il aurait pu rêver. Il était persuadé que ses rêves n'étaient que des rêves de fou, qui n'auraient jamais pu se réaliser. C'est le sens de cette phrase inscrite sur la tombe... Il ne suffit pas d'avoir des rêves et d'essayer de les atteindre pour être en mesure d'y accéder, expliqua Jean. C'était sa plus grande honte : ne pas pouvoir réaliser ses rêves..., Jean fit une pause. Quant à vous, il disait que vous étiez la seule qui pouvait avoir assez foi en lui pour se souvenir d'une promesse qu'il aurait faite. C'est pour ça qu'il a tenu à être enterré ici. Ainsi, même une fois mort, il pouvait respecter la promesse qu'il vous avez faite.

- On devait se retrouver à l'église..., murmurai-je abasourdie.

- Et c'est à l'église que vous l'avez retrouvé.

 

     J'avais quitté Jean, et étais retournée devant la tombe de mon ami. J'imaginais Nino, dans son cercueil, l'air tranquille. Je l'imaginais les yeux fermés, avec un sourire chaleureux, malgré la froideur de son corps et la tristesse de la mort. J'imaginais ses cheveux bruns soigneusement coiffés, et son corps maigre vêtu d'un costume noir. Le noir lui allait bien, et ce depuis toujours. J'aurais aimé revoir son visage encore une fois, car mes souvenir commençaient déjà à le déformer...

     J'admirais le fait que Nino ait respecté sa promesse, et surtout qu'il ait tout fait pour que Jean me transmette toute l'histoire. Je restais pourtant choquée qu'il ait préféré disparaître de ma vie, qu'il ait préféré laisser sa soeur dans l'ignorance... Si je ne comprenais pas entièrement le comportement qu'avait eu Nino, il me semblait maintenant évident qu'il avait toujours été mélancolique, et rêveur. Il ne me semblait pas impossible par ailleurs qu'il se soit senti seul et idiot, face à tous ses rêves. Cependant, j'étais vexée, et blessée qu'il n'ait jamais osé m'en parler. J'aurais voulu l'entendre de sa bouche, et pouvoir l'aider tant qu'il était encore temps. Mais finalement, je me sentais surtout coupable de ne pas avoir été capable de le remarquer seule, et de ne pas avoir pu trouver les bons mots pour le guérir de son malêtre.

     Alors mon regard se posa avec douleur, encore une fois, sur la petite phrase énigmatique qui était gravée sous son prénom. Je soupirai.

     Il ne suffisait certes pas de viser la Lune pour pouvoir l'atteindre... Mais il me semblait tout de même, qu'il s'agissait d'un bon début.

Publié dans Nouvelles, Nino

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